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Ce n’était pas fini.
Par Thomas Boivin et Georges Absinthe.
2025/09/01
Ce n’était pas fini, seulement le temps était passé et il faisait mal de l’endurer. Les automnes s’étaient enchainés, aux pleurs et aux erreurs tu avais de moins en moins le droit.
Ta culture s’écroulait, tous tes livres étaient à jeter, et tous ces films réécoutés semblaient s’être essoufflés. Tu zyeutais plus souvent les avions, et leurs traînées éparpillées dans le ciel.
Tu es trop, ou peut-être pas assez, t’avait dit ton premier amour. Tu l’as quitté sans t’y attendre, en quelques secondes, sans même t’en rendre compte.
Tu ne craignais plus la nuit, mais tout le reste. Le calme d’un jour d’été te faisait frissonner, un déluge, lui, te consolait. Tu écrivis que l’art pouvait être effrayant, seulement c’était toi l’artiste.
Le monde avait gardé ses couleurs, mais plusieurs d’entre elles t’avaient jusque-là échappé. Tu tatouas ton corps de ces nouvelles teintes, tu préféras les voir à vie que d’en oublier leur éclat.
Tu fus le seul de tes amis à recevoir le diplôme, tu en eu honte. Désormais seul sur les bancs d’école, les couloirs vides t’étaient pourtant vertigineux. Il n’y avait plus personne avec qui pouffer, seulement l’enseignante à écouter.
Beaucoup d’amis t’ont laissé, et tu as laissé ceux qui étaient restés. Tu les as revus une fois ou deux, seulement vous ne parliez plus le même accent.
Tu as essayé des choses et des erreurs, tout ce temps semblait aujourd’hui dévoré.
L’enfant terrible est pourtant demeuré, et veut aujourd’hui voir du pays.
Thomas Boivin
***
t’étais parti une fois
à Montréal
7h de route sur le bus de nuit
avec ton sac à dos du secondaire
ton skate strappé à l’arrière
tu savais pas
faire un kickflip
ni même un ollie
mais ça fitait avec ton style
quand t’es revenu de ta fin de semaine
tu pensais avoir goûté la liberté
tu voulais finir ton cégep là-bas
ton père t’a dit
t’es-tu fou?
Si tu pensais à vingt ans
qu’on peut vivre de l’air du temps
ton point de vue n’est plus le même
Métamorphoses enchaînées, ta vie défilait plus vite que ta mémoire se remplissait. Tu avais soif de rencontres, d’escapades et de folies passagères. Tu en voulais aux décors entêtés à rester les mêmes. Tu en voulais au monde entier et c’était ridicule. Tu avais peur, tu faisais toujours mille choses en même temps, mais tes refuges étaient de plus en plus éphémères. Tu t’obstinais à ne jamais croiser ce qui se jouait en toi, à ne pas démêler les nœuds. Tu aurais voulu te devancer toi-même, brûler les étapes. Tu étais trop jeune, tu ne savais pas qu’en changeant de vitesse la chaîne allait débarquer.
Tu avais peur, mais tu faisais semblant de rien.
les cours de 8h te hantaient
tu calculais minutieusement
le nombre d’absences qu’il te restait
avant que les profs puissent te mettre dehors
News flash :
tu t’en es pas toujours tiré indemne
t’avais pas une cenne
tu pouvais pas t’enfuir trop loin ni trop longtemps
l’idée de rester seul
même quelques heures
t’angoissais au plus haut point
tu passais tes soirées avec ton meilleur chum
dans une vieille Civic bleue
dernier rempart contre le monde
vous braviez les dunes de neige
usiez le break à bras
dans les rues sinueuses
et les parkings vides
vous écoutiez Ferré chanter les poètes maudits
vous aviez aussi découvert Brel et Brassens
Bourgault et Falardeau
vous aviez votre propre école du soir
vos discussions s’étiraient à perte de nuit
vous appreniez à nommer le monde
avec vos propres mots
vos propres images
vos regards ont retrouvé leur naïveté
vous vous étiez fait la promesse
d’un jour partir plusieurs mois
faire ensemble
le tour de l’Europe
Tu as commencé à écrire des poèmes, des ébauches qui te paraissaient brillantes, mais qui te feront honte plus tard. Tu les as fait lire à quelques personnes. Tu as laissé de la place dans la marge pour des commentaires qui ne sont jamais apparus. Autour de toi, tu cherchais ce qui pouvait être le miroir de tes espoirs, de tes ambitions. Tu avais perdu tes repères. Du jour au lendemain, tu étais devenu désuet. Tu savais que ton avenir n’était pas ici. Le regard des gens, même bienveillant, t’agaçait profondément. Tu ne collais plus à l’image qu’on se faisait de toi. Tu avais l’impression constante d’être en décalage.
Tu rêvais de quelque part où on ne te connaitrait pas, où rien ne te précéderait.
Tu rêvais du jour de ton départ.
Georges Absinthe