Le tranchant des choses
Par Georges Absinthe.
2025/03/17
Depuis quelques mois j’ai l’impression de stagner. J’imagine que ça arrive aux autres aussi, cette sensation d’être coincé, comme pris entre deux murs, deux chaises, deux mondes. Mes mots ne semblent jamais trouver leur place. En ce moment, je sens que mon écriture n’atteint pas le niveau de proximité que je désire. Je voudrais saisir l’essence poétique qui m’entoure avec plus de naturel, de fluidité. Je voudrais que mes mots résonnent dans les consciences, qu’ils s’accrochent aux souvenirs, aux désirs, aux sensations, qu’ils complètent le silence, qu’ils posent des questions, sans cesse des questions, sans jamais répondre à rien.
Je voudrais faire des vers tout en relief et que le grain, la rugosité, la texture du réel, soient apparents. Au lieu de ça, je sens que j’effleure sans jamais saisir, que je touche sans jamais m’immiscer. J’ai parfois l’impression que mes mots trahissent plus qu’ils ne révèlent. Et pourtant, je n’ai que ça : les mots. Je sens que le langage et l’écriture peuvent me rapprocher des autres ou, du moins, d’un sens à ma vie. Je voudrais plonger au creux des choses et faire remonter à la surface quelques perles de lumière, des perles de sang aussi s’il le faut. Mais au moment de plonger, j’ai toujours peur de me noyer.
Quiconque me lit a peur lui aussi, je le sais. Je le sens. Mais il ne faut pas que cela nous restreigne, car plonger est la seule chose à faire, la seule qui ait du sens, qui parvienne à étancher la soif d’exister. Dans Je suis célèbre dans le noir, Frédéric Dumont nous dit : « et si je me défenestre / à chaque poème / c’est que je connais l’importance / de sortir prendre l’air », avec autant d’urgence que de naïveté. Son écho et le mien semblent transpercés du même mal et ils oscillent tous deux entre le vertige et la lucidité. Pourtant, lui, il parvient à écrire, à vivre, sur la ligne. Il ne semble y avoir aucune distance entre lui vivant et lui écrivant. Je le sens vrai, j’ai envie d’y croire. Quand il écrit : « avez-vous vu mon chien ? / il marche à telle vitesse / il a un museau comme ça / je ne sais même pas si c’est un chien », je le suis, et je cherche avec lui un chien qui n’existe pas. Son geste est le miroir d’une folie habitable, d’un jeu auquel on se laisse prendre.
Il nous faut toujours être ancré dans le sujet, dans son expérience, aussi mystérieuse et décadente soit-elle. C’est là aussi que se trouve le danger, celui qui guette, qui attend le faux pas. La frontière est mince. Comment partager une expérience profondément intime, singulière, sans que le texte ne devienne impénétrable ? Comment faire en sorte qu’on puisse s’y faufiler, s’y reconnaître, sans trahir ce qui nous brûle de l’intérieur, ce qui doit être dit comme tel, sans détours ? À trop vouloir saisir l’indicible, on prend le risque de s’enfermer dans un langage hermétique qui ne laisse aucune brèche au lecteur. On s’engouffre dans une réalité à laquelle personne d’autre n’est confronté, à laquelle personne ne peut s’accrocher. Attention à ne pas se perdre, à ne pas aller trop loin. Où doit-on s’arrêter ? Sait-on seulement quand on atteint le lieu idéal, cet espace de rencontre avec le lecteur, cet interstice tant attendu ? L’équilibre est précaire, fragile. Comment ne pas briser ce qui est fragile ?
Peut-on écrire le tranchant des choses sans se couper ?
C’est une question vertigineuse. Une réponse négative me semble difficile à justifier, peut-être parce qu’elle détruirait trop l’aspect mythique du travail créateur ou qu’elle contredirait la tradition romantique. Et il est sûr que la douleur et la vulnérabilité permettent de transcender les limites humaines, d’atteindre une vérité plus grande que soi. Mais la vérité, si elle existe, n’est pas un point fixe : c’est un mouvement. Elle glisse dans les silences, dans l’inachevé. Elle est partout où on la cherche, mais se volatilise aussitôt qu’on la trouve. Ce qui est vrai un instant ne l’est plus celui d’après. D’ailleurs, la vérité n’est pas unique, elle est multiple et insaisissable. Peut-être est-ce justement cette fragilité, cette impermanence, qui rend l’acte d’écrire si périlleux.
Écrire, c’est tenter de retenir ce qui échappe. Alors, faut-il nécessairement admettre que l’écriture est une lame à double tranchant ? Qu’il n’y a pas d’écriture sans risque, sans blessure ? La coupure est-elle inévitable, ou peut-on apprendre à manier la lame avec plus de précision, à frôler sans s’entailler, à manipuler le couteau comme les cuisiniers, la lame bien appuyée contre les phalanges, les ongles rentrés par en-dedans, laissant le couteau travailler, suivre le geste, en étant tellement près qu’il ne peut nous heurter ? En fin de compte, est-ce vraiment une question de technique, ou simplement d’abandon, de lâcher prise ? Existe-t-il un point d’équilibre, ou faut-il accepter d’écrire en funambule, au bord du gouffre ? Et si, d’un autre côté, on ne cherche qu’à éviter la chute, la blessure, ne risque-t-on pas de perdre tout ce qui fait la force du texte, son incarnation, sa profondeur ? Après tout, laisser une part de soi dans un texte est aussi une manière de se libérer d’un poids, de grandir, d’évoluer, de se transformer, de passer d’un état à un autre. Peut-être que l’écriture ne sert pas seulement à creuser les plaies, mais aussi à les refermer, à trouver un passage entre soi et le monde, à sentir que l’on fait partie d’un mouvement, à devenir universel.
Je cherche une manière de marcher dans le poème sans me perdre complètement, ou en me perdant juste assez, en n’ayant d’autre choix que de me fier à mes sens, à me laisser porter par le mouvement des choses, par le charme envoûtant de l’indicible. Alors j’avance, avec la peur au creux du ventre, avec la soif qui me brûle. J’avance à tâtons, les yeux ouverts dans le noir.
Je cherche encore, « mais tout est une question de précision / et parler m’épuise », comme l’exprime si bien Frédéric Dumont.
Faites ce que vous voulez de mon vertige, mais ne répondez pas à mes questions, ce serait absurde. Posez vous-même vos questions. Faîtes ressortir ce qui vous gruge.
Georges Absinthe.